Leçon n° 4
Exercices pratiques

Comme je le suggérais plus en amont (en mentionnant, par exemple, l’usage imbécile qui peut être fait des e-mails), les technologies de l’information ont également révolutionné le petit monde de la connerie au bureau. Le con au bureau a su intégrer ces changements avec pertinence (je n’ose pas ici utiliser le terme impropre d’intelligence) pour essaimer sa connerie, pensant que TIC signifiait « technologies de l’information à usage des cons » !

Comment « accueillir » la connerie d’un con au bureau

Le plus souvent, le con au bureau est passé maître dans l’art des copies pour information, des blind copies, et des e-mails bien pourris (pourriels comme le diraient nos amis de la Belle Province). Ses envois répondent à une pratique et à un rituel très particuliers. C’est ce côté obsessionnel  – là encore, j’y reviendrai dans la leçon n° 7  – qui explique que l’e-mail du con au bureau vous tombe dessus à la sortie du week-end, histoire de vous miner le lundi, ou bien quand vous êtes en vacances, ou encore (son « spécial » comme on dit au judo) le vendredi à 20 heures, histoire de vous pourrir votre samedi-dimanche, à moins que, par une savante anticipation, il ne réussisse à vous pourrir n’importe quel autre jour de la semaine. (À cet effet, on peut repérer que le con au bureau favorise également les réunions à 19 heures le vendredi soir puisque, à l’évidence, ça emmerde tout le monde, et « emmerder le monde », rappelez-vous, c’est quand même son truc numéro un, et même, sa vocation sur terre.)

Pour ce qui est du contenu, vous noterez que le « pourriel » du con au bureau est, de façon générale, assez basique pour ne pas dire grossier.

Il va droit au but, l’intentionnalité n’est même pas masquée par un excès de subtilité : l’e-mail est envoyé brut de décoffrage. Pour vous faire chier pourrait être sa signature, s’il ne signait de son nom, ce qui revient au même. Souvent, d’ailleurs, il préfère faire envoyer ses e-mails personnels par son assistant (e), ce qui suggère plusieurs interprétations : soit il ne sait pas taper, soit il juge que faire quelque chose de lui-même est une besogne trop basse… Personnellement, je penche pour une troisième interprétation : le con au bureau pense tout bonnement que ça fait bien, que ça pose son homme, c’est vous dire s’il est con.

Vous bouillez, vous tempêtez, votre pression artérielle augmente (ce que prouvent les observations, que celles-ci soient empiriques ou scientifiques), votre cerveau produit des images de snuff movies que la morale réprouve… Aussi, et bien que vous sachiez depuis la lecture de la leçon n° 3 que vous devez renoncer à vos fantasmes de destruction massive, avez-vous le plus grand mal à vous calmer. Un bon dérivatif est de faire lire ces e-mails pouraves à des collègues proches, histoire de vous convaincre pleinement de la réalité de cette hallucination. Autre dérivatif, vous appelez votre conjoint et, ensemble, vous cherchez le qualificatif adéquat puisque, comme le remarque fort à propos Jean Rigade :

« Con » exige un adjectif qui l’accompagne. Le vrai con, le sale con, le petit con, le pauvre con, etc. Sinon ça ne veut rien dire.

Lorsque vous vous accordez enfin sur le qualificatif  – l’e-mail de ce sale con  –, dites-vous qu’une étape est franchie. Ne baissez pas la garde pour autant et préparez-vous à passer à la phase deux. Celle-ci est fondamentale puisqu’elle consiste, ni plus ni moins, à « vous faire ce con ». Qu’importe si certains préfèrent utiliser l’expression « se farcir ce con » qui a le mérite d’être plus visuelle tout en rappelant insidieusement que le dernier truc farci que l’on se soit fait, c’était un chapon ; ce qui est sûr, c’est qu’il faut y aller. Même s’il est tentant de reprendre pied dans ce fantasme culinaire, de rêver éliminer le duvet du con au chalumeau, puis de s’attaquer à l’os du bréchet pour une meilleure découpe avant de le faire cuire en écoutant les graisses bouillonner entre la peau et la chair pendant la cuisson… Comme quoi, et comme vous l’avez sûrement expérimenté, ce n’est pas parce qu’on ne veut pas fantasmer qu’on ne fantasme pas.

La souris, le clavier, vos doigts vous démangent, vous faites un premier e-mail rageur. En règle générale, ce premier jet est truffé de points d’exclamation exaspérés, et il pourrait fort bien être rédigé en rouge ou se réduire à deux mots-clés : GROS CONNARD. Vous êtes prêt à cliquer sur « envoi »… C’est là que votre conscience doit vous rattraper avant qu’il ne soit trop tard. « Du calme, du calme, implore-t-elle. Ressaisis-toi ! » exhorte-t-elle. Car si, au-delà d’une colère justifiée, répondre à un con au bureau est un acte subtil, répondre à un con au bureau ne tolère jamais l’urgence. Comme l’acte d’amour, c’est un acte de détestation qui est à peaufiner. Un con, ça ne se bâcle pas, un con, ça se soigne. Et puis, pendant que vous vous agitez, le con, lui, tout à sa jubilation, attend impatiemment votre réponse, planqué derrière son petit ordinateur, engoncé dans sa petite chaise, face à son petit bureau, frottant ses petites mains, scrutant avec ses petits yeux sa petite boîte aux lettres de son petit ordinateur. Et on recommence, comme il y a eu le Petit Chose, vous aurez ici reconnu la description du… petit con.

Passé votre courroux, après avoir soufflé un bon coup et imprimé l’e-mail (l’idée de pouvoir un jour l’emmener boire un café ou, plutôt, la tasse aux prud’hommes  – à moins que vous ne répondiez du tribunal administratif  – peut aussi faire office de calmant), la première et délicieuse façon de vous venger, c’est de ne pas lui répondre tout de suite. Vade retro réponse immédiate ! Bien au contraire, même si c’est difficile, apprenez à cultiver l’art de la patience. Occupez-vous, distrayez-vous, pensez à autre chose. Ainsi, pourquoi ne pas saisir cette opportunité pour relire « Le lion et le rat » :

Patience et longueur de temps

Font plus que force ni que rage.

Si nous écoutons le maître, ici La Fontaine, le stress va investir le camp ennemi. À e-mail pourri, e-mail pourri et demi ! Expérimentez ainsi cet art jubilatoire qu’est l’e-mail post-traumatique ! Pour lui renvoyer insidieusement par votre inaction la saloperie qu’il a mis tant de temps à vous servir, réjouissez-vous de chaque seconde qui passe.

Imaginez-le, fébrile et démuni. Imaginez ce qu’il convient d’appeler sa tête de con identique à un artificier aux prises avec des pétards mouillés un jour de 14 Juillet ! S’il est très très con, après une heure ou deux, il est fort probable qu’il renvoie le même message avec un accusé de réception, pour être bien sûr du bon acheminement de sa connerie ! Message que vous prendrez soin de ne pas ouvrir.

Enfin, passé un laps de temps raisonnable, une journée étant un minimum pour une bonne marinade du con au bureau, passez à la phase deux et répondez. Question alors essentielle que vous vous posiez jusqu’alors : « Que répondre à un tissu de conneries qui pue le traquenard ? » Puisque, ne nous y trompons pas, cela représente 99,9 % des e-mails d’un con de cet acabit, les 0,1% restant étant des e-mails vides, envoyés par erreur.

La naïveté feinte est alors l’attitude la plus adéquate. C’est un art qui se situe à mi-distance entre l’adepte de Confucius et le sniper serbe.

C’est un art noble qui, dès lors qu’il est maîtrisé, le plongera dans une fureur rare. En effet, il aura beau montrer en éructant votre message à ses plus fidèles collaborateurs, hurler au foutage de gueule ou au crime de lèse-majesté, rien n’y fera, rien ne sera prouvable. En un mot et en un seul : il sera baisé ! Si j’osais (prétérition), il eut fallu lire, ci-dessus, crime de baise-majesté.

Comment répondre à un vrai con au bureau

On discute, on discute, mais le moment est venu d’une démonstration en bonne et due forme : face à son ton péremptoire et grossier, ce que résume de façon synthétique son approche intellectuelle de l’e-mail, cultivez l’art de la courtoisie pincée, attaquez par exemple par un : « Je vous (te) remercie sincèrement… » Traduisez : « Je t’emmerde à un tel point que cela te donnerait une idée de l’infini. » Poursuivez par un zeste de perfidie : « … pour ces remarques pertinentes et réfléchies… » Traduisez : « … pour le déballage risible de ta connerie… » Ajoutez un chouia et réjouissif : « Je ne manquerai pas, sous réserve de leur applicabilité, de tenir compte de ces remarques. » Traduisez : « J’en parlerais éventuellement à mon chien si j’en avais un. » Puis concluez en apothéose : « Je me permets de faire suivre ce message aux personnes qui pourraient être intéressées par vos (tes) remarques toujours aussi éclairées. » Traduisez : « Si je peux faire marrer d’autres gus, autant pas s’gêner, ça leur fera toujours leur journée. »

Cet exemple fort simple, à la portée de tout un chacun et exploitable au bas mot une fois par semaine, révèle une fameuse règle que désormais vous ne pourrez plus ignorer. Cette règle, je l’ai appelée la règle du « 3 en 1 spécial con au bureau ».

1. Se foutre de lui ni vu ni connu (sauf par lui).

2. Ne pas faire ce qu’il demande.

3. Protéger l’organisation (ce qui n’est pas gagné) de chacune de ses nouvelles saloperies.